
En Afrique du Sud, XAU est un mot d’une langue bushman éteinte. Il signifie tirer une flèche magique ou partir en expédition magique.
Les traumatismes peuvent se transmettre de génération en génération. Sylvia, éminente écrivaine sud-africaine, fait ressurgir les racines de la douleur de l’apartheid et du colonialisme en Afrique du Sud. Alors qu’elle est chargée de coordonner la restitution d’ossements de peuples natifs conservés au Musée du Cap, elle se confronte à la colère des descendants du peuple bushman et à la mémoire d’un passé douloureux secouant encore aujourd’hui l’inconscient collectif de toute la société sud-africaine.

Depuis le milieu du siècle dernier, les classifications de l’apartheid en Afrique du Sud déterminent où l’on peut vivre, manger, boire, travailler, aller à l’école et qui l’on peut épouser. L’apartheid est le projet identitaire le plus extrême de l’histoire de l’Humanité. Il dépouille les peuples indigènes de leur histoire et les qualifie de « colorés ».
Alors que la nation est aux prises avec le traumatisme d’un passé divisé, le personnage principal, Sylvia, se trouve à la croisée des chemins de la guérison personnelle et collective.
Grâce à des images d’archives rares, son voyage commence dans le tumulte de la lutte contre l’apartheid. Les temps sont durs, mais les lignes de combat sont claires. Les médias du monde entier utilisent les articles écrits sans peur par Sylvia sur l’apartheid. Mais aujourd’hui, la lutte pour la justice est devenue beaucoup plus complexe. Il s’agit d’une bataille contre un gouvernement indifférent qui continue à marginaliser les populations indigènes. La principale arme de Sylvia dans ce combat est de découvrir la véritable histoire du peuple Khoi-San, les premières nations d’Afrique du Sud.
Son parcours s’inscrit également dans un contexte intensément personnel. Elle souffre d’une maladie qui déconcerte les médecins traditionnels. Sylvia consulte les Sangomas ou guérisseurs traditionnels et leurs messages sont sans équivoque : les ancêtres lui ont confié une mission. La guérison viendra lorsqu’elle découvrira son identité cachée. Lorsqu’elle partagera les histoires non racontées de son peuple et les traumatismes subis pendant des siècles. L’exploration de son identité devient alors un catalyseur de la guérison, mettant en lumière les profondes cicatrices que le colonialisme et l’apartheid ont infligées aux peuples… à leur culture, à leur héritage et à leur psyché.
Sylvia reconnaît tout le poids de sa vocation ancestrale lorsqu’elle se voit confier une mission poignante par l’un des musées du gouvernement : faciliter le processus de réinhumation des squelettes Khoi-San ainsi que d’un diorama controversé – des moulages faits à partir de personnes vivantes – toujours présents dans leurs collections. Ce processus donne lieu à des consultations multiples, des réunions animées et à des visions contrastées. Les mois précédant la réinhumation deviennent le fil conducteur du récit d’une écrivaine et de son peuple à la recherche d’eux-mêmes, et du retour à la terre pour des ossements qui étaient jusqu’à ce jour exposer dans un musée, déshumanisant les croyances et traditions de ces peuples originels en les exposant comme des bêtes sauvages exotiques.
Sylvia rencontre des groupes indigènes pour trouver un consensus. Les gens exigent que toute une série de questions qui leur tiennent à cœur soient mises sur la table. La réinhumation des ossements des ancêtres est inextricablement liée à la question de l’apartheid et du colonialisme. Ironiquement, les ossements, déterrés à des fins pseudo-scientifiques, ouvrent la voie à des initiatives attendues depuis longtemps pour guérir le traumatisme passé, l’héritage de violence qui se trouve dans le sol même de l’Afrique du Sud.
Jusque dans les années 1930, il est légal de chasser les Bochimans en Afrique du Sud. Un permis de chasse de 1899, trouvé en possession d’une famille blanche, indique que le détenteur est autorisé à tuer : « 50 springboks, 25 chacals, 1 hippopotame, 1 léopard et 1 bushman ». Sylvia est née en 1952. L’histoire officielle est alors que le peuple Khoi-San est en voie d’extinction. Les parents et les enseignants emmènent Sylvia et presque tous les enfants du Cap au musée pour voir le diorama Bushman. Il est ancré dans l’esprit des enfants que leur propre peuple n’est pas seulement éteint, mais qu’il est aussi apparenté à des animaux sauvages. L’histoire officielle pose une question complexe : « S’ils sont éteints, qui suis-je ? ».
Dans XAU, nous suivons Sylvia à travers son cheminement pour redonner sa dignité perdue à des corps toujours habités, menant l’histoire vers un point culminant : dans le village de sa grand- mère, Swellendam, elle rend hommage aux histoires inédites de ses ancêtres. Lors de funérailles familiales à Worcester, Sylvia prononce un éloge funèbre sincère, évoquant les luttes de son peuple pour la dignité, la reconnaissance ou même un simple acte de naissance. Guidée par un Sangoma, elle plonge plus profondément dans la sagesse ancestrale, mêlant sa propre guérison à la quête de réparation et de justice de son peuple. Nous visitons le théâtre où les pièces de Sylvia sont souvent jouées. Ses pièces de théâtre se concentrent toujours sur les Noirs qui ont été effacés du paysage officiel de l’histoire. Elle retrouve des collègues et des amis historiens ou activistes et constate que leur lutte pour guérir les traumatismes du passé fait écho à la sienne. Dans les archives d’une université, elle découvre les récits et la poésie d’un visionnaire khoi-san du XIXe siècle, Kabbo, dont les mots comblent un vide qu’elle ignorait.
Ajoutant de la profondeur au récit, Ryan, le fils de Sylvia, est confronté pour la première fois à son propre traumatisme. Il a grandi dans les années 80, les années les plus violentes de l’apartheid. Jusqu’à présent, il n’avait pas parlé des agressions subies dans son enfance par des Blancs, ni de ses luttes personnelles enracinées dans le passé et de ses cauchemars récurrents.Des archives personnelles nous replongent dans ces années noires. L’histoire de Ryan répond également à la colère d’Oom Petrus et des anciens du désert du Kalahari, qui affirment que leur douleur est ignorée. La constitution sud-africaine ne fait aucune mention des langues et des droits des peuples indigènes. Une nation entière, cachée sous la classification de « couleur » de l’apartheid, se bat pour son existence même. Oom Petrus et les chefs traditionnels utilisent le processus de réinhumation des ossements conservés au musée du Cap pour faire entendre leur voix.
Les Sud-Africains ont vu de près de quelle haine les humains sont capables. Ils ont constaté à quel point il est facile de diviser un peuple qui a peur. Et maintenant, ils apprennent à vaincre la violence de ceux qui sont pris au piège de la division.
XAU reflète l’impact du passé sur le présent, l’histoire troublée mais aussi les rires et la résilience. Le carnaval annuel des ménestrels du Cap remonte peut-être à l’esclavage des années 1800, mais aujourd’hui, c’est un Mardi Gras spectaculaire qui unit tous les habitants du Cap dans la célébration de leur histoire qu’ils se réapproprient.

La Grande Cérémonie des funérailles
Le 16 décembre, quelque part près du Cap, une cérémonie importante et historique aura lieu. Depuis plus de dix ans, les ossements de Bushmen conservés dans diverses collections muséales suscitent émotion et colère au sein de la communauté des Bushmen/Koi-san. Comme nous le racontons dans le film, Sylvia a été invitée à servir de médiatrice entre les différents groupes locaux. Les musées ont enregistré l’emplacement des tombes exhumées. Mais l’enquête commence pour remonter le temps.
Nous sommes en décembre et, au Cap, les gens se préparent pour les vacances d’été et les fêtes de fin d’année. Mais dans une ferme à l’extérieur de la ville, un petit groupe de chefs se réunit pour se préparer à un événement très sombre. Ils accomplissent un rituel de purification avant de récupérer les ossements qui, pour la première fois depuis deux siècles, sortent de l’obscurité du musée Iziko.
Une chèvre est sacrifiée. Les gens chantent et psalmodient toute la nuit. Un chef Khoi-San fait le tour du groupe et rase les cheveux des uns et des autres, un par un. D’abord les hommes, puis les femmes. Il s’agit d’une ancienne coutume africaine qui se pratique lorsqu’un proche ou une personne importante décède. Sylvia est l’une des dernières personnes à perdre ses cheveux.
Peu après l’aube, Sylvia et le groupe se rendent en ville, accompagnés de plusieurs corbillards de la maison funéraire. Après avoir langui dans des boîtes anonymes pendant des siècles, les ossements des personnes exhumées à des fins pseudo-scientifiques dans les années 1800 reçoivent la dignité de cercueils individuels en bois.
Le dernier obstacle avant les funérailles est tout aussi controversé que le processus qui a duré dix ans pour y parvenir. Les enjeux sont importants, car les groupes minoritaires se disputent les positions et c’est l’occasion de mettre en avant le manque de reconnaissance de leur culture dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui.
Les chefs et le cortège funèbre traversent le pays pendant six heures pour se rendre au cimetière de Namaqualand. L’occasion de remuer les consciences de la société tout entière.
Plusieurs personnages de notre film font partie des dignitaires présents le jour des funérailles : Oom Petrus Vaalbooi, les anciens du Kalahari, Jimi Matthews, Basil Appollis et le sangoma Niall Campbell sont venus rendre hommage lors de ce moment historique.
Oom Petrus et les anciens du Kalahari sont présents et utilisent ce tournant historique pour sortir de l’effacement national. C’est l’occasion d’une rare démonstration de la puissance de la culture traditionnelle khoi-san. La langue Nama, ignorée dans la constitution sud-africaine, est utilisée tout au long des rituels de la cérémonie.
Les éloges funèbres et les discours sont un mélange d’hommages enthousiastes et d’attaques contre le gouvernement de la part de dirigeants autochtones en colère. Leur colère est à la hauteur de la chaleur torride du désert en décembre. Les ancêtres sont mis en terre, mais la lutte pour la reconnaissance des Khoïkhoï-San se poursuit.
Lorsque la chaleur estivale s’estompe et que les tombes sont refermées, l’événement devient bien plus qu’un simple enterrement. C’est une véritable renaissance culturelle. Des vêtements colorés, des rituels ancestraux, des danses traditionnelles et une musique qui traverse les âges.
Alors que le soleil se couche sur les chants funèbres qui dureront plusieurs jours, Sylvia retourne au Cap, où les rues s’illuminent pour le carnaval annuel des ménestrels.
XAU est l’histoire d’une rédemption personnelle invoquant l’Histoire nationale de l’Afrique du Sud, mais il s’agit aussi d’un récit plus large sur la guérison, la résilience et le pouvoir transformateur de l’acceptation d’une identité perdue. À travers les rires, les larmes et le refus de l’injustice, le voyage de Sylvia révèle que le chemin de la guérison peut émerger des expériences collectives acceptant de regarder leur passé en face. De ceux mêmes qui luttent contre les blessures héritées du passé pour envisager un début de réparation, même symbolique. Ce film trouve un écho auprès du public du monde entier, invitant à réfléchir sur les conséquences à long-terme d’un système tyrannique et deshumanisant qu’a été l’Apartheid, ces conséquences à long-terme, en questionnant ce qui traverse encore aujourd’hui les sociétés post-coloniales.

Diaporama représentant le peuple bushman au Musée du Cap
